Commentaires #1 - La lucidité implacable ou épître des hommes du blâme
Ce monument de la littérature mystique musulmane est l’oeuvre de l’illustre saint Abû 'Abd Al-Rahmân Al-Sulamî de Nîshâpûr souvent appelé Muhammad Ibn Al Husayn Ibn Mûsâ (937 - 1021). Dans le résumé fait par Roger Deladrière, ce dernier note: << Sans Sulamî nous ignorerions presque tout de la vie des Hommes du Blâme et de leur doctrine >> parce que toujours selon les mots de l’auteur, Sulamî fut celui qui fit sortir les malâmatis de l’anonymat dans lequel ils s’étaient volontairement placés.

La Malamatiyya est au début un courant spirituel qui se développera dans le Khôrassan (actuel Iran) et qui se voudra aux antipodes de la conception du soufisme de l’époque, prédominante et ayant Bagdad pour centre culturel et spirituel. Sulamî lui-même viendra au monde 27 ans après la mort de l’Imam Junayd qui fut l’une des plus grandes figures du soufisme bagdadien des premiers siècles.
C’est dans ce Bagdad, grande métropole du monde arabo-musulman médiéval et siège du califat abbasside, que les soufis jouiront d’une aura tant spirituelle que sociale. On les reconnaîtra à leur manteau de laine (Khirqa). Certains ne pratiquent aucun métier et vivent de l’aumône que des charitables voudront bien leur accorder. L’ascétisme bien souvent apparent et le mode de vie simple seront la marque de cette spiritualité qui n’est pas sans rappeler celle des moines chrétiens.
La voie du blâme, quant à elle se veut être la voie de l’anonymat. Le malâmati se fond dans la masse des croyants et ne laisse rien paraître qui pourrait faire soupçonner une quelconque spiritualité. Les états spirituels et extatiques caractéristiques des soufis de Bagdad sont occultés par la figure modeste et accessible de l’épicier du coin. Il fonde une famille, tient un commerce et vaque à ses occupations. Ici, aucune trace apparente d’ascèse ni d’exercices spirituels. Ils sont les sommités parmi les mystiques. Ayant choisi de voiler leurs états intérieurs aux yeux des créatures, Allah a voilé en retour leur états spirituels au commun des mortels. Ils protègent l'arcane divin et Dieu protège le leur. Le secret est leur crédo et l’obscurité leur manteau. Au début du courant, l’incognito sera leur modus vivendi. Au fil des siècles, le courant évoluera de manière plus affirmée en intégrant le blâme dans la marche spirituelle. Le seul et unique moyen d’échapper aux regards des personnes devient d’afficher les traits d’une fausse impiété. Laisser les gens avoir une mauvaise opinion d’eux est un lest efficace contre les assauts du Nafs. Dans l’opuscule, le premier principe des hommes de cette voie à y être mentionné << Ils considèrent comme du polythéisme (ou « associationnisme », Shirk) le fait de se parer d'un acte extérieur de dévotion et comme de l'apostasie (Irtidâd) celui de se parer d'un état intérieur >>. Dans le résumé de l’épître, l'auteur rajoute : << Chez les malâmatis, la plupart des cheikhs considèrent comme répréhensible que l'on attire l'attention sur soi par certaines pratiques de dévotion telles que le jeûne continu, le silence perpétuel, ou encore les oraisons récitées ostensiblement après la Prière rituelle (salât), pour être connu et faire parler de soi. >>
Voilà une brève introduction à l’un des courants les plus illustres de l’islam et dont on retrouvera les enseignements et les lumières dans nombreuses voies soufis à travers les siècles.