La parure des Abdals, Ibn Arabi

La parure des Abdals, Ibn Arabi

Extrait de la traduction de l'arabe de l'ouvrage par Michel Valsan.

<< Dans la nuit de lundi 22 du mois de Jumâdâ-l-Ula, en l'année 599, me trouvant à l'étape d'El-Mâyah à Tâif, à l'occasion de la visite pieuse que nous avons faite (au tombeau) d'Abdallah Ibn Abbâs, cousin du Prophète, j'ai adressé à Allâh une «demande de conseil» du fait que mes compagnons Abû Muhammad Badr ibn Abdallah al-Habashi (l'Abyssin) affranchi d'Abi-Ghanâ ibn Abi-l-Futâh al-Harrâni, et Abû Abdallah Muhammad ben Khâlid es-Sadafi at-Tilimsâni (de Tlemcen) - qu'Allâh leur soit propice à tous les deux — m'ont demandé de rédiger pour eux, en ces jours de visite pieuse, quelque enseignement dont ils pourraient tirer profit dans la voie vers la vie future. Après avoir accompli ma «demande de conseil», j'ai écrit le présent cahier (kurrâsa) que j'ai intitulé: «La Parure des Abdâl et ce qui s'en manifeste de connaissances et états spirituels», qui pourrait leur être, à eux ainsi qu'à d'autres, une aide sur le chemin du bonheur et un texte synthétique traitant des différents modes de la volonté spirituelle (al irâda). Et pour cela, de l'Existentiateur de l'univers nous demandons appui et aide !

Sache que l'Autorité (al-hukm) est fruit de la sagesse (al-hikma), et que la Science (al-ilm) est fruit de la connaissance (al-ma'rifa). Celui qui n'a pas de sagesse n'a pas d'Autorité, celui qui n'a pas de connaissance n'a pas de Science. Celui qui possède à la fois l'Autorité et la Science (al-hakim al-'âlim) se dresse «pour Allâh» (li-Llâhi qâ'im), et celui qui a la sagesse et la connaissance (al-hakim al-ârif) reste « par Allâh»(bi-Llâhi wâqif) : les gens d'autorité et savants sont ainsi des lâmiyyûn (ayant comme emblème la lettre lâm) pendant que les sages-connaisseurs sont des bâ'iyyûn (ayant comme emblème la lettre bâ'). 

Tandis que l'ascète (az-zâhid) se plaît à renoncer au monde, et que celui qui se confie à Dieu (al-mutawakkil) repose entièrement sur son Seigneur, et tandis que le désirant (al-murid) recherche les chants spirituels et l'enthousiasme annihilant, et que l'adorateur (al-'âbid) est tout à sa dévotion et à son effort, enfin tandis que la sage-connaisseur (al-hakim al-'ârif) exerce sa force d'esprit (al-himma) et se concentre sur le but, ceux qui sont investis de l'Autorité et possèdent la Science (al-hakimûn al-âlimün) restent cachés dans l'invisible et ne les connaît ni «connaisseur», ni « désirant», ni « adorateur», comme ne les perçoit ni « confié-à-Dieu», ni « ascète» ! L'ascète renonce au monde pour en obtenir le prix, le confiant se remet à son Seigneur pour atteindre son dessein, le désirant recherche l'enthousiasme pour abolir le chagrin, l'adorateur fait du zèle dans l'espoir d'accéder à la « proximité», le connaisseur sage vise par sa force d'esprit l'«arrivée», mais la Vérité ne se dévoile qu'à celui qui efface sa propre trace et perd jusqu'à son nom ! La connaissance est voile sur le Connu, et la sagesse une porte auprès de laquelle on s'arrête ; de même tous les autres modes spirituels sont des «moyens» (asbâb) comme les «lettres» ; et toutes ces choses ne sont que «faiblesses» ('ilal) qui aveuglent les regards et éteignent les lumières. Car s'il n'y avait pas les Noms, le Nommé paraîtrait, s'il n'y avait pas l'amour, l'union persisterait, s'il n'y avait pas les lots différents (du sort), tous les degrés seraient conquis, s'il n'y avait pas la Huwiyya (le Soi suprême), la Anniyya (le Moi suprême) paraîtrait, s'il n'y avait pas Huwa, Lui, il y aurait Anâ, Moi, s'il n'y avait pas Anta, Toi, se verrait la marque de l'ignorance, s'il n'y avait pas la compréhension (ordinaire) s'affirmerait le pouvoir de la Science (pure) : et alors les ténèbres seraient abolies, et toutes ces lourdes bêtes s'envoleraient comme d'impondérables oiseaux dans les exiguités de l'extinction !

Nous avions autrefois à Marchena, en pays andalous, un compagnon d'entre les saints hommes dont l'occupation était d'enseigner le Coran. C'était un excellent juriste, sachant par cœur le Coran et les hadith, homme de piété et de mérite, toujours au service des fuqara : son nom est Abdu-l-Majid ben Selmah. Il m'a raconté - puisse Allâh lui être propice - une chose qui lui est arrivée :

«Une nuit, disait-il, pendant que j'étais dans la chambre où je fais d'habitude mes prières, je venais de terminer mon oraison (hizb) et j'avais placé ma tête entre mes genoux pour vaquer à l'invocation (dhikr) d'Allâh ; alors je constate qu'une personne survient, qui retire l'étoffe sur laquelle je priais et la remplace par une natte grossière. Ensuite cet être me dit: «Fais tes prières sur cette natte» ! Or j'avais verrouillé la porte de ma chambre alors que j'étais tout seul. La frayeur s'empara de moi. L'homme me dit : «Celui qui vit dans l'intimité d'Allâh ne s'effraye pas» ! Et il ajoute : « Mais crains Allâh en tout état» ! Alors j'eus une inspiration et je lui demandai : «O, Sidi, par quels moyens les Abdâl arri-vent-ils à être Abdâl» ? Il me répondit : « Par les quatre qu'a mentionnés Abû Tâlib (al-Makki) dans la "Nourriture (des Cœurs)" : le silence, la solitude, la faim et la veille». Alors il disparut sans que je sache comment il avait pu entrer ni sortir, car la porte était restée toujours fermée. Cependant la natte qu'il m'avait donnée était sous moi».

Cet homme était d'entre les Abdâls; son nom est Mu'âdh Ibn Ashras — qu'Allâh soit satisfait de lui !

Les quatre choses qu'il a mentionnées sont les piliers et les supports de cette noble voie. Qui ne prend pas son appui sur elles et n'obtient pas par elles la stabilité, erre hors de la voie d'Allâh — qu'Il soit exalté !

Notre propos dans ces pages est de parler de ces quatre points en consacrant à chacun une section pour y mentionner les idées et les états spirituels qu'ils com-portent. Qu'Allâh nous mette, nous et vous, parmi ceux qui les pratiquent toujours et les réalisent. Certes, Il a tout pouvoir pour cela !>>

A suivre !